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Les expositions

Le site se compose d’une bâtisse principale de 3 600 m² et de quatre bâtiments se déployant autour d’une cour et d’une allée arborée, dans un parc de près de 3 hectares. Ses dimensions exceptionnelles orientent le projet artistique dans le sens d’une valorisation du geste artistique d’aujourd’hui. C’est pourquoi l’accent est mis sur l’accueil et le développement de résidences de création.
 
 
  
 
 

Espaces d'accueil : Ludovic Chemarin©  - Damien & P. Nicolas

Exposition visible du 1er février au 28 juin 2020
Vernissage le 1er février à 17h

Artiste : Ludovic Chemarin©
Commissariat :  Éric Degoutte.

Au cours de son deuxième temps de passage aux Tanneries intitulé Damien et P. Nicolas – prénoms des deux porteurs du projet –, Ludovic Chemarin© investit les espaces du centre d’art qui ne sont pas d’exposition. Il y parsème de façon plus ou moins visible et palpable, recomposée ou non, les éléments de l’exposition Benoît, Christophe, Delphine, Gaël, Laura, Nathalie, Olivier qui habita la Grande Halle d’octobre à décembre 2019. Entre émergences et résurgences, tout se passe alors comme si les œuvres qui la composaient changeaient de statut, au contact de nouveaux espaces et contextes, pour devenir objets d’art, objets décoratifs ou tout simplement matières en attente de recyclage.

À travers la dissémination et la mise en récits de l’exposition Benoît, Christophe, Delphine, Gaël, Laura, Nathalie, Olivier et des œuvres qui la compos(ai)ent, Damien et P. Nicolas opère un jeu de redéploiement de l’identité créatrice qui renouvelle et régénère à la fois, et comme toujours dans les projets de Ludovic Chemarin©, la figure de l’artiste, de l’auteur, mais aussi celles de l’exposition et des œuvres.

Renouvellement et régénération de la figure de l’artiste, avant tout, en une confrontation – qui prend parfois la forme de l’association – avec celle de l’auteur. Qui sont Damien et P. Nicolas ? Les deux pères et figures tutélaires du projet Ludovic Chemarin©. Une forme de paternité qui évoque bien le lien social et familial, solidaire, qui traverse cette (id)entité artistique à la fois unique et plurielle qui se structure et se développe en cercles concentriques sous la forme de satellites dont Ludovic Chemarin© est l’orbite. La place des pères du projet comme celle des contributeurs est donc profondément mobile, faite de rapprochements et d’éloignements nécessaires, induits ou fortuits, qui laissent aussi la place au décalage et à la délégation du geste artistique. La question de cette délégation du geste est d’ailleurs posée de manière frontale dans ce deuxième temps d’intervention au cours duquel l’équipe des Tanneries s’en trouve grandement délégataire.

Ce renouvèlement et cette régénération de la figure de l’artiste s’accompagne d’un éclatement ludique et presque essentiel de la figure de « l’exposition ». Décomposée et recomposée à travers une nouvelle économie de formes – sensible aux enjeux du recyclage –, l’exposition Benoît, Christophe, Delphine, Gaël, Laura, Nathalie, Olivier se trouve désarticulée, désacralisée, débordée mais aussi prolongée et transfigurée dans les intentions et les interventions déléguées de Damien et P. Nicolas.

Cette dissémination de l’exposition et des œuvres avec elle dans des espaces qui ne sont pas d’exposition (accueil, escaliers, bureaux, cour extérieure, etc.) induit une dérive, un glissement dans le hors-champ et dans le hors-temps de l’exposition. Ce faisant, le visiteur est invité à une déambulation attentive dans les « coulisses » du centre d’art, insinuant un changement des usages de la visite et du temps d’exposition, non dénué d’une forme de burlesque. Le visiteur se retrouve, tel un inspecteur Clouseau, à la recherche des fragments du cadavre exquis que constituait l’exposition Benoît, Christophe, Delphine, Gaël, Laura, Nathalie, Olivier et que constitue aussi – en creux – l’orbite Ludovic Chemarin©.

À l’origine, à travers et au bout de ces différents processus, la désacralisation non-spectaculaire des œuvres en font des objets en devenir dont le statut questionne et reste à questionner, entre disparitions, réaffleurements et transformations.

La notion de « grand détournement » – déjà évoquée dans le premier temps d’exposition – trouve dans Damien et P. Nicolas une dimension protocolaire qui permet de développer tout en l’élaborant une autre manière d’appréhender la mise en exposition, la création et le statut des œuvres et la place de l’artiste et de son intention. Elle met ainsi en lumière une forme de polyphonie artistique qui trouve une continuité dans le corps social pluriel et séquencé qu’est Ludovic Chemarin© et en exergue l’espoir d’une inaliénabilité dans l’altérité.

En 2011, les artistes Damien Beguet et P. Nicolas Ledoux achètent contractuellement l’œuvre et le nom de l’artiste Ludovic Chemarin (déposé au préalable comme marque par ce dernier), après que celui-ci a décidé en 2005 de mettre fin à sa carrière. Ils en poursuivent depuis l’exploitation sous le nom de Ludovic Chemarin©, que ce soit en réactivant le travail de Ludovic Chemarin ou en créant de nouvelles œuvres.

Parce qu’il interroge en soi et à plusieurs titres le statut, la nature et même la dénombrabilité de l’artiste, Ludovic Chemarin© est invité à devenir une figure centrale de la nouvelle saison artistique des Tanneries intitulée Figure[s]en déployant sur une saison entière de nouveaux dispositifs créatifs pour accompagner chacun des temps forts de la programmation.

Dans le prolongement des questionnements fondamentaux soulevés par l’exposition dédiée aux contributeurs et co-auteurs Benoît, Christophe, Delphine, Gaël, Laura, Nathalie, Olivier et de leurs résurgences et mises en récit dans les espaces d’accueil opérée par Damien & P. Nicolas, véritables pères du projet Ludovic Chemarin©un troisième temps d’exposition intitulé Ludovic fera place, dans le Parc de sculptures, à une approche plus plasticienne en présentant des œuvres de Ludovic Chemarin revisitées ainsi qu’une création inédite de Ludovic Chemarin© réalisée en collaboration avec Ludovic Chemarin lui-même.

 

 Verrière : Ouassila Arras - Des histoires d'eau

Exposition visible du 1er février au 12 avril 2020
Vernissage le 1er février à 17h

Artiste : Ouassila Arras
Commissariat :  Éric Degoutte.

Pour sa première exposition personnelle aux Tanneries intitulée Des Histoires d’eau, Ouassila Arras (née en 1993 à Juvisy-sur-Orge, vit et travaille à Reims) présente sous la Verrière deux installations en face-à-face : Les Voisines (2020) et Mise en chantier (2020). De leur mise en dialogue naît une réflexion à la fois personnelle et universelle sur les phénomènes de migration et leurs impacts identitaires et culturels, dessinant ainsi les contours d’une figure hybride et nomade qui traverse – tout en étant traversée par eux – des corps, des frontières et des territoires, mentaux comme réels, unifiés comme éclatés, hérités comme vécus ou bien, encore, rêvés.

Les Voisines, de vieilles paraboles constituées en petite foule, se tiennent là, chacune fardée d’effet de rouille plus ou moins accentué par l’artiste. Directement issue d’un corpus de photographies de travail initié par Ouassila Arras depuis plusieurs années et qui ont pour sujet les toits-terrasses qui jalonnent l’ensemble du pourtour méditerranéen, des villes du Maghreb à celles du Machrek, Les Voisines en constituent une retranscription topographique singulière sur le presque-toit à ciel ouvert qui se déploie sous la Verrière du centre d’art.

Espace de sociabilité et d’échange où les femmes se regroupent et se rencontrent, le toit-terrasse et ses paraboles symbolise de manière métonymique le corps et la parole des femmes dans ces villes. La proximité plastique de la rouille et du henné – autre matériau de prédilection de l’artiste, profondément attaché à l’esthétique teintée de spiritualité du corps féminin – n’est d’ailleurs sans doute pas anodine dans cette entreprise de personnification où le « corps » qui s’abîme devient aussi, paradoxalement, l’expression d’une force, d’une permanence. Formées en assemblée disséminée, ces figures aux formes arrondies se font les creusets de récits partagés, d’histoires individuelles et collectives entremêlées, ainsi que l’expression d’une continuité, d’une communication, au sein de laquelle la mise en regards joue un rôle essentiel – au-delà des isolements, enfermements et éloignements.

La transfiguration dans l’exposition du toit-terrasse et de ses paraboles exprime ainsi une autre forme de communication : celle entre le pays d’origine et le pays d’accueil, entre les hommes et les femmes « restés au pays » et les membres de la diaspora. Marques d’une modernité bercée d’obsolescence, les paraboles, qu’elles soient vestiges ou encore d’utilité, conservent un ancrage particulier dans l’imaginaire de la multiplication des échanges internationaux – à l’ère des nouvelles technologies d’information et de communication. Elles cristallisent une logique de rapprochement, réelle autant que fantasmée, induite par le phénomène de mondialisation, en une forme dématérialisée d’une traversée de la Méditerranée.

Grande absente de l’exposition mais pourtant omniprésente, dans le titre comme dans l’espace, des ondes paraboliques des Voisines jusqu’aux écumes de laine de Mise en chantier – dont les roulements immobiles déploient, déplacent et repoussent les frontières intérieures comme effectives –, la Méditerranée, ses eaux et les histoires qu’elles portent et emportent, fascine l’artiste qui rappelle ici la force de son ambivalence : tantôt frontière, interstice ou trait d’union, tantôt cruelle ou chaleureuse.

Constituée d’une grande grille de treillis soudés sur laquelle repose une peau issue du tissage de sacs plastiques bleus – entre la Mer, l’Azur et leur pollution – avec de la laine de moutons d’Algérie, Mise en chantier cristallise les paradoxes et mises en tension qui forgent l’hybridité d’une identité, d’un territoire, d’une histoire, d’une double-culture.  L’installation mêle la douceur et la fluidité de la laine à la froide matérialité du grillage, insinuant peut-être, ainsi, le rêve d’une frontière qui ne serait pas si terrible – accompagnée des spectres de la mise en garde et de l’isolement –, mais poreuse et mobile. S’y retrouvent aussi lourdeur et légèreté, héritage artisanal et familial du mode de tissage d’une matière animale et modernité industrielle du plastique et du fer, masculinité de l’univers du chantier et féminité de l’activité du tissage algérien – dans un entrelacement des systèmes et des espaces de production genrés.

Si, dans les œuvres de Ouassila Arras, le dialogue se noue dans la contiguïté des espaces, des temps et des choses, il oblige aussi à s’y mouvoir. Les oppositions et proximités tissées à travers le rapprochement de Voisines et Mise en chantier – au sein desquelles Ouassila Arras conjugue approche sensible, tactile et même sonore – déterminent l’étendue offerte aux déambulations des visiteurs-marcheurs. De ces déambulations – physiques et mentales – dépend l’émergence d’une figure nouvelle : celle, peut-être, de l’espoir, d’une (ré)conciliation, entre force et fragilité, violence et discrétion, agressivité et douceur, unicité et hybridité, nostalgie et actualité, mémoire et présence, racines et ramifications, petites histoires et grande Histoire, intimité et collectivité, soi et les autres.

À travers la multiplication des points de vue et des perspectives opérée par la confrontation des Voisines à Mise en chantier– entre constructions et déconstructions –, Ouassila Arras poursuit le questionnement de sa double culture, sur fond d’une « géo-poétique » qui s’inscrit dans une esthétique de la coulure, de l’insinuation, du sac et du ressac, et au creux de laquelle se dessine le motif de la vague. Cette dernière charrie avec elle Des Histoires d’eau qui résonnent et se propagent comme autant de récits d’émancipation.

Les œuvres Les Voisines et Mise en chantier ont été réalisées dans le cadre de la résidence de l’artiste à La Fileuse – Friche industrielle, Reims, FR.

Galerie Haute : RYBN.ORG - The great offshore

Exposition visible du 1er février au 15 mars 2020
Vernissage le samedi  1er février à 17h00

Artiste : RYBN.ORG
Commissariat :  Éric Degoutte

Au carrefour des arts plastiques, de la recherche, des micro et macro-économies et du net.art, l’exposition The Great Offshore présentée dans la Galerie Haute constitue le nouveau volet d’un projet d’enquête au long cours sur les logiques des économies offshore menée par le collectif à géométrie variable d’artistes anonymes RYBN.ORG (constitué en 2000). Pour cette exposition aux Tanneries, le collectif prolonge un travail de dévoilement de figures de l’économie dite « occulte » précédemment engagé dans diverses structures liées aux arts visuels et numériques. Ce prolongement s’opère ici à travers un foisonnement organisé de données, d’histoires, de motifs, de matériaux et de médiums interconnectés, recoupant une liberté sémiotique et d’association qui sous-tend sa pratique en tant que plateforme numérique de recherche indépendante.

Véritable mise en commun de l’information, l’œuvre documentaire The Great Offshore constitue une proposition multidimensionnelle et en devenir au sein de laquelle chacun des contributeurs – qu’il soit membre du collectif ou invité par ce dernier – participe à la production d’un ensemble polymorphe duquel émerge une figure de l’offshore extra-disciplinaire, plurielle et complexe. De l’étude de savoirs interstitiels naît une forme de méta-archéologie qui repose, en partie, sur une analyse de méta-données transfigurée à travers une pratique qui plonge ses racines dans une forme de nomadisme et dans la méthode situationniste de la « dérive »[1] qu’RYBN.ORG a transformée en développant ses propres outils de recherche et de création.
Dans le fond comme dans la forme, il s’agit bien pour le collectif d’opérer, à travers The Great Offshore, des frictions pour produire du sens, de l’intelligible. À la nouvelle géographie – matérielle comme immatérielle – qui se dessine à partir des combinaisons et mises en relation des enquêtes menées par RYBN.ORG et ses extensions virales et rhizomiques, répond celle de l’exposition pensée pour le centre d’art, constituée en archipel ou, encore, en galaxie ; deux motifs communément attachés à l’imaginaire des économies parallèles.
Ainsi, dans la Galerie Haute, cinq îlots viennent graviter autour d’un épicentre, recoupant cinq itérations, occurrences et topologies du offshore tel qu’il se manifeste de nos jours. Offshore Lab traite du business florissant des sociétés « boîtes-aux-lettres » aux Pays-Bas ; Proxy – La City de l’influence que la Corporation de la City maintient dans l’ancien Empire britannique ; Malte Blockchain du marché spéculatif des crypto monnaies à Malte, dite la « block-chain island » ; Art Market de la financiarisation du marché de l’art et l’émergence des freeports en Suisse, au Luxembourg et à Singapour ; Space Offshore de la législation du Luxembourg qui drague les fonds les plus futuristes. Au centre de l’exposition, Algoffshore – constitué de grands diagrammes qui consignent les modes opératoires des cinq autres îlots – met en lumière les dynamiques et mécanismes transversaux qui participent à la formation d’un véritable régime de gouvernance, de l’histoire coloniale et post-coloniale au développement du capitalisme mondial.
Entre polarisation et constellation, Algoffshore concentre la partie analytique de l’exposition dont les disséminations en îlots font la part belle à une vision plus scénarisée, relativement nouvelle dans la démarche d’RYBN.ORG. L’exposition dans la Galerie Haute des Tanneries – véritable extension du projet The Great Offshore –, est en effet l’occasion pour le collectif d’initier une approche plus plastique, fictionnelle et spéculative, dramatique et poétique, traduite, entre autres, par un travail très particulier sur l’éclairage.
Entre points d’obscurité et poches lumineuses, la nébuleuse de mises en récits visuels et sonores opérée par RYBN.ORG dans The Great Offshore s’ancre fortement dans l’imagerie de l’enquête : aux univers citadins à l’architecture horizontale des films noirs se substituent ceux photographiés des architectures liées aux activités offshore. La prolifération des écrans ainsi que des modes d’écoute contribue également à la mise en place d’ambiances visuelles et sonores distinctes qui puisent dans l’imaginaire de l’espionnage mais aussi de la salle des marchés.
Entre le visible et l’invisible, l’explicite et l’implicite, le textuel et le visuel, le fantasme et la réalité, The Great Offshore met en lumière des territoires et des savoirs encore occultés – situation paradoxale dès lors que l’on prend la mesure de leur place et de leur puissance dans l’économie mondiale. L’archipel et chacun de ses îlots constituent donc une véritable base de données physique organisée en bibliothèques thématiques partagées au visiteur. Ce dernier est invité à les investir comme il l’entend et au grès de temporalités, de voies et de récits variés, afin de mener sa propre enquête.
[1] Guy Debord, « Théorie de la dérive », Les Lèvres nues, no 9, décembre 1956.

Partenaires de l’exposition :
RYBN.ORG est lauréat du programme ‘Les Collectifs d’artistes’ de l’Institut français.
Le projet The Great Offshore bénéficie de l’aimable soutien du programme Europe Créative EUCIDA et de l’Espace multimédia Gantner.
L’exposition The Great Offshore bénéficie de l’aimable collaboration d’élèves du CAP Menuiserie de l’EREA Simone Veil d’Amilly, dans le cadre du montage, ainsi que de l’ÉSAD-Orléans, de la Labomedia et de radio -Node dans le cadre du mini-festival des 7 et 8 mars 2020 autour de l’exposition.

 

 

Grande Halle : Anne-Charlotte Yver - Leaking Point

Exposition visible du 11 janvier au 8 mars 2020
Artiste : Anne-Charlotte Yver
Commissariat :  Éric Degoutte
Avec l'aimable soutien de la compagnie vinicole de Bourgogne

 

Pour sa première exposition aux Tanneries, Anne-Charlotte Yver (née en 1987 à Saint-Mandé, vit et travaille à Paris) investit la Grande Halle afin d’y déployer une structure filiforme teintée d’étrangeté dont l’apparence minimaliste n’a d’égal que la ramification gigantesque. Sourde et infra-visible prolifération, elle dessine une figure latente, hybride et ambigüe, entre biologie et machinerie.

Réflexion plastique aux confins de l’architecture, du cinéma et de la littérature, Leaking Point s’inscrit dans la continuité des processus de recherche, de production et de mises en récit que développe Anne-Charlotte Yver, dont les structures-créatures font figure d’anthropophages ; se nourrissant les unes des autres à travers des effets de résonances, de métamorphoses et de mutations.

Ainsi le spectre d’Ulalume – présentée en 2017 au Château de Lajone (Quattordio, Italie) – plane-t-il sur la proposition faite aux Tanneries. Loin, cependant, de ne demeurer que le souvenir d’un corps étranger, Leaking Point devient un corps en mutation. Installation in situ issue d’une micro-résidence que l’artiste a effectuée tout au long du mois décembre 2019 dans la Grande Halle, Leaking Point épouse les volumes et les strates, de matériaux et d’histoire, de cet espace emblématique des Tanneries.

Faite de tubes de plexiglas articulés les uns aux autres à l’aide de jointures en inox, l’installation d’Anne-Charlotte Yver est ancrée dans une esthétique du passage et de la continuité – horizontale comme verticale – mais aussi de la trace. Quant au travail sur sa mise en lumière, il n’est pas sans rappeler l’expressionnisme des origines du cinéma fantastique dont l’artiste partage l’intérêt pour la (trans)formation imag(in)ée des corps, entre figurations et défigurations.

Véritable casse-tête chinois d’une élégance rare, cette construction tubulaire à la rigueur tortueuse est bâtie sur plusieurs niveaux, à la faveur de l’ouverture des cuves sous-jacentes qui composent l’espace. Alternance de vides et de pleins, de plongées abyssales, d’affleurements et d’émergences quasi aériennes, ce circuit en apparence fermé reste ouvert – comme un laboratoire en attente – sur d’autres possibles et à l’avènement de phénomènes qu’il semble contenir en puissance et dont on ne sait pas s’ils se transformeront en actes au cours de l’exposition.

Il en va ainsi de la présence de l’eau du Loing dont le cours embrasse les Tanneries et vient alimenter les cuves de la Grande Halle quand son niveau monte trop vite. Les parties immergées de Leaking Point pourraient donc se voir modulées sous l’effet d’événements météorologiques extérieurs. De tels phénomènes – non-maîtrisables – viendraient potentiellement accentuer la présence de l’eau dans l’exposition, déjà visible dans la progression mise en place par l’artiste dans l’écoulement du circuit : les tubes de plexiglas les plus proches de l’entrée de l’exposition contiennent uniquement l’eau de ladite rivière quand, sous l’effet d’un processus de sédimentation-coagulation fictif, les plus éloignés présentent également des accumulations de fragments de latex.

Des phénomènes naturels viendraient donc apporter leur contribution à l’aspect surnaturel qui émane de l’organisme tout autant élaboré que fantasmé par Anne-Charlotte Yver. À l’image de la créature à laquelle le docteur Frankenstein donne vie dans le roman éponyme de Mary Shelley, l’installation Leaking Point est faite de composants à la fois mécaniques et organiques dont l’association au sein d’un même dispositif fait corps ; en-deçà et au-delà d’une tension intrinsèque entre la fluidité du circuit élaboré, la rigidité de sa structure en plexiglas et inox et l’élasticité du latex dont les morceaux, disposés çà et là, rappellent des lambeaux de peau – charriant par-là même, sous une forme presque hantée, des fragments de l’histoire industrielle de la Grande Halle des Tanneries.

Reposant sur une forme de latenceLeaking Point est une œuvre dans laquelle viennent suinter passé, présent et futur, réalité et fantasme, émergences et résurgences, mécanicité et organicité, maîtrise et aléa, et dont les fuites potentielles s’organisent en échappées belles. À travers elle, Anne-Charlotte Yver semble parvenir à télescoper dans une même structure le laboratoire, l’expérimentation et la créature qui en est le résultat, à travers une (con)fusion, un entremêlement, voire une contamination des contenus et des contenants. De leur mise en tension – entre stabilité graphique et architecturale de la structure et instabilité matérielle des éléments qui l’habitent ou la gagne – émerge une puissance poétique qui interroge les notions d’humanité et de monstruosité à partir d’une expérience sensible et sensuelle de l’espace qui n’est pas sans convoquer une forme de néo-romantisme futuriste.

 

Petite Galerie : Exposition collective - La capitale : Tomes 1 et 2

Exposition visible du 11 janvier au 22 mars 2020
Artiste : Camille Besson, Raphaël Rossi, Maxime Testu, Victor Vaysse
Commissariat :  Éric Degoutte

 

Pour leur première exposition – à la fois collective et individuelle – aux Tanneries, Camille Besson (né en 1990 à Nîmes) Raphaël Rossi (né 1988 à Dijon), Maxime Testu (né en 1990 à Rouen) et Victor Vaysse (né en 1989 à Paris) investissent la Petite Galerie d’un ensemble de figures hétérogènes qui soulignent en les confrontant les individualités artistiques comme les réflexions partagées, véritables lames de fond d’une association de personnes contingente et pragmatique.

Issus de formations différentes (1), les quatre jeunes artistes ont en commun une amitié, une pratique de sculpteur – qui repose sur une curiosité pluri-médias exacerbée et un certain sens du système D – ainsi qu’un atelier partagé ouvert en 2016 sur L’Île-Saint-Denis : Le Marquis. Épicentre du « groupe de résistance et de survie » que les quatre acolytes ont formé par « la force des choses » ces dernières années, cet espace de production commun ne donne néanmoins pas lieu à la formation d’un collectif organisé.

Camille Besson, Raphaël Rossi, Maxime Testu et Victor Vaysse développent leurs réflexions et leurs productions côte-à-côte, sur fond d’entre-aide, mais pas ensemble. Ainsi, leur exposition intitulée La Capitale : Tomes 1 et 2 répond-t-elle plus à l’esthétique du showroom – à l’intérieur duquel les œuvres se télescopent au grès de tutoiements plus ou moins conscients – qu’à celle du projet concerté.

Dans le prolongement de ses réflexions sur la mise en formes, en volumes et en matières d’images photographiques par le biais d’imprimantes trafiquées par ses soins, Victor Vaysse y présente les résultats de ses toutes dernières innovations. Opérant un léger retour sur sa passion pour le numérique et son travail photographique, l’artiste utilise la photographie à la fois comme médium et comme matériau. Captations de la matière – dans le cas présent celle de cabines de camions à la picturalité minimaliste et quasi monochrome –, les photographies retravaillées par le biais d’imprimantes démontées, remontées et re-programmées mais non présentées, deviennent le matériau principal de sculptures au sein desquelles la pensée se déploie autant par l’image que par ses mises en reliefs. Leurs bégaiements visuels à l’effet bleaché ne sont par ailleurs pas sans rappeler l’histoire même du médium à son point de basculement entre la chronophotographie et les origines de l’image en mouvement, puis, un peu plus tard, celles du cinéma.

Le cinéma, son histoire, les images qu’il produit comme celles que l’on s’en fait, sont les matériaux de prédilection de Raphaël Rossi. On les retrouve aussi bien dans sa pratique de sculpteur que dans celle, plus récente et de plus en plus prégnante, du collage, à travers laquelle l’artiste semble développer une nouvelle approche de la mise en relief. Mêlant au sein de ses collages affiches de films, portraits d’actrices et d’acteurs – véritables icônes –, logos de salles, de producteurs et de distributeurs, Raphaël Rossi rend compte de la singulière matérialité de ces images, mais aussi de celle des pensées qu’elles véhiculent. Ce faisant, il questionne les rapports si bien ontologiques que physiques entre l’individu et le cinéma, entre imaginaires intimes et collectifs, donnant lieu à des analyses auxquelles la figure de l’artiste n’échappe pas.

Elle n’échappe pas non plus à l’autodérision cynique et acerbe dont fait preuve Maxime Testu dans l’association surprenante qu’il propose d’appareils de musculation et d’eaux-fortes – si ce n’est musclées. À partir de la figure du « Schnorrer » qui désigne, en yiddish, le « mendiant » ou le « parasite », mais aussi, en allemand, une personne qui demande souvent de petits dépannages sans contrepartie, Maxime Testu décide de décliner celle – squelettique – de l’artiste contemporain au travail en l’intégrant pleinement dans cette catégorie ; que ce dernier soit représenté principalement au lit dans les gravures ou en ascète sur les machines de musculation. Puisant dans l’héritage poétique d’une vision de l’artiste bohème et maudit sublimée au cours du XIXsiècle, Maxime Testu en propose une mise à jour à l’ère du 2.0, attentif au contexte économique et politique dans lequel il travaille. Vascillant sans cesse entre caricatures et vanités, entre moquerie et gravité, ces œuvres questionnent la précarité du statut de l’artiste et la confusion entre sphère privée et publique, espace domestique et espace de travail, qui en émane.

On retrouve cette interrogation dans la pratique de Camille Besson qui met sciemment en exergue l’influence d’une économie de production pragmatique sur ses propres réflexions et expérimentations artistiques. Entre télescopages et bricolages de sculptures, peintures et dessins, ses œuvres « à échelle humaine » sont à la fois polymorphes et plurivoques. Issues d’une lecture critique de l’espace et d’une réflexion sur les mobiliers et dispositifs signalétiques d’exposition, elles mêlent temps de la réflexion, de la production et de la documentation, faisant de l’exposition un temps privilégié de la fixation d’une création et d’une pensée en développement. Il en va ainsi des surfaces en aluminium qu’il présente dans l’exposition et dont certaines silhouettes rappellent aussi bien les flèches d’une signalétique que des « chemises d’artiste ». Ornées de bandes picturales – que Camille Besson utilise comme une signature visuelle –, elles le sont aussi de dessins formés à partir de photographies décalquées sur Ipad. Ces derniers constituent, à travers un travail singulier sur des échelles et niveaux variés de représentation et de pensée, autant de prises de notes que de mises en miroir et en abîme des productions passées et à venir de l’artiste, que celles-ci soient présentées ou non au sein de l’exposition – entre maquettes, œuvres et archives.

La notion de « présence-absence » apparaît dès lors essentielle dans l’ensemble des travaux présentés dans La Capitale : Tomes 1 et 2. À travers cette vision spectrale, intermittente et évanescente de l’artiste, mais aussi des œuvres ainsi que de leurs modes de production et de restitution, tout se passe comme si Camille Besson, Raphaël Rossi, Maxime Testu et Victor Vaysse se faisaient à la fois écrivains, narrateurs et personnages principaux d’un nouveau récit d’apprentissage de la vie artistique parisienne – avec ses fulgurances et ses désillusions –, dans la veine du roman flaubertien. À l’instar de la publication des romans en feuilletons – fréquente à l’époque –, ce premier temps de la présence des quatre artistes dans la Petite Galerie des Tanneries connaitra une suite et fin du 27 juin au 30 août 2020.

(1) HEAD de Genève pour Camille Besson ; ESAD de Reims pour Raphaël Rossi ; ESAD de Reims, ENSBA de Lyon et HEAD de Genève pour Maxime Testu ; ENSBA de Paris et Le Fresnoy – Tourcoing pour Victor Vaysse.

 

Contexte de préfiguration du Centre d’art Les Tanneries

En préfiguration de l’ouverture officielle du Centre d’art Les Tanneries, la ville d’Amilly  donne carte blanche à L’AGART, l’association galerie d’artistes implantée dans le bourg depuis 2001. Depuis 2007, sur les tanneries encore en friches acquises par la ville, nombreux sont en effet les artistes, émergents ou confirmés, qui ont investi cet espace à ciel ouvert dans le cadre de résidences de création organisées par la ville d’Amilly sur les périodes d’été, et souvent en collaboration avec L’AGART.

Depuis 15 ans, L’AGART a aussi régulièrement organisé des expositions dans sa galerie, située au cœur du bourg. Elle y a présenté l’œuvre de plus de 80 artistes, édité des catalogues et initié un travail de sensibilisation auprès des publics.

 

Retour sur "œuvre aux singuliers"

Sur une invitation faite par la ville, sa directrice artistique, Sylvie Turpin, revient sur les temps forts de cette programmation avec l’exposition collective,  œuvre aux singuliers.  Elle présentera dans la Grande halle des Tanneries, d’une superficie de 1 500 m2  des peintures et des sculptures d'artistes des années 1970 à nos jours qui ont inspiré la ligne éditoriale de la galerie : Martin Barré, Christian Bonnefoi, Erik Dietman, Norman Dilworth, Jean-Pierre Pincemin, François Rouan, Claude Viallat, Jan Voss. Explorant sans a priori ce qui fait la réalité de la peinture – motif, surface, inscription du geste sur la toile -  ces artistes en interrogent les évolutions possibles, inventent de nouvelles manières de peindre et d’envisager le tableau. Il en est de même dans le champ de la sculpture où l’emploi de matériaux de récupération et d’objets du quotidien favorise les bricolages ludiques de formes. Se développant à la marge de toute forme d’académisme, ces univers artistiques singuliers ont apporté une contribution décisive à l’art d’aujourd’hui. 

 

Histoire des formes

Pour l’inauguration du Centre d’art contemporain Les Tanneries, en contrepoint d’une exposition portée par la ville d’Amilly et organisée par l’AGART au rez- de- chaussée de l’édifice, une exposition collective sera réalisée par Eric Degoutte, directeur du centre d’art, dans la Galerie haute d’une superficie de 500 m2. En invitant des artistes liés à l’histoire de l’abstraction, il expose avec Histoire des formes des gestes, des décisions, des attitudes et des protocoles singuliers qui en poursuivent l’histoire au temps présent, en revisitent les fondements et les prolongent.

 

 

Pour en savoir plus

Centre d'art contemporain : 

234 rue des ponts - 45200 Amilly

Horaires d'ouverture : 
Du mercredi au dimanche de 14 h 30 à 18 h 00

 

Informations pédagogiques, médiation, développement culturel :
Jeanne Pelloquin
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